C’était : le virtuel

Joachim Sené, C’était, Publie.net (Coll. Temps réel), décembre 2011, 100 p.

C’était le banal, au jour le jour, l’écriture de cette trame de fond d’une vie rappelant inévitablement celle du copiste solitaire dans le Bartleby de Melville ou l’entreprise infra-ordinaire de Perec, l’intertextualité implicite, citer parfois, ou souvent, sans nommer la source, en douce, ou bien en gros, mentionner sans véritablement se mouiller, rester en retrait quand même, dans la coulée plate des mots, lancer quotidiennement des incises formant au final un texte, sortes d’indices accumulés pour les lecteurs, pour leur permettre d’enfin faire sens avec tout cela, mais je préfèrerais ne pas.

C’était la tension attendue d’une mise en intrigue, chez les lecteurs, d’éléments grappillés ça et là, entre deux gorgées d’un café devenu encore trop froid trop tôt, chercher ce qui donnerait au récit une illusion de poussée vers l’avant, mais c’était plutôt le récit intertextuel, virtuel, qu’on devait construire soi-même, dans la marge, avec sa/ses lectures, l’écriture comme tension même, brute, l’aventure de l’écriture et l’aventure de la lecture, le témoignage d’un temps imparfait (mais ne le sont-ils pas tous?), des protagonistes et des lecteurs embourbés d’éléments quotidiens, derrière l’écran, devant l’écran, je te like, tu me tweet, billets sur blogues, virus informatiques, on se mail, etc.

C’était surtout, devant l’écran d’ordinateur, tous ces codes, rappelant vraisemblablement le ronron de bruit de fond, mais bien sans fond, sans fin, comme le récit potentiel à construire, un fond virtuel, tout comme les codes visibles et invisibles, accumulés, un peu partout, on ne sait plus, surtout invisibles, mais rendus à la vue par l’écriture, car on pensait/classait la trame d’une vie.

C’était ailleurs, on le savait depuis longtemps, on avait lu tellement d’œuvres offrant un récit à la structure non canonique, le discours narratif était rendu ailleurs, mais, nous, avec nos habitudes de lecteurs, ancrées dans nos attentes de lecteurs, on cherchait quand même l’intrigue, je ne sais plus pourquoi, des mouvements, un mouvement, n’importe lequel, qu’importe, on voulait bouger, on voulait faire sens, on cherchait les retournements de situation, les péripéties, les actions et événements, les surprises, en vain, on farfouillait, et on savait, parce que la tension narrative était rendue Autre, on le savait pourtant, mais on ne pouvait s’empêcher, des réflexes d’autres temps, le récit était bel et bien rendu ailleurs, et on ne l’avait pas encore suivi, à cette époque, oui, on résistait encore comme lecteurs, et moi la première, avec nos réflexes de récit traditionnel, on se débattait depuis bien des décennies.

C’était les habitudes d’une autre époque, pas entièrement révolue.

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