Portraits de famille : le corps monstrueux de la langue

Jean-Marc Desgent, Portraits de famille, Trois-Rivières, Écrits des forges, 2010, 72 p.

Dans son recueil poétique Vingtièmes siècles (Prix du Gouverneur général, 2005), Jean-Marc Desgent nous racontait la machine violente d’un vingtième siècle « pluriel », avec ses guerres, ses atrocités innommables, restituées par une langue disloquée de l’Être. Portraits de famille semble incarner la suite de tous ces vingtièmes siècles. Toutefois, il y a là un changement de perspective, on passe du macrocosme planétaire au microcosme familial. Et pas n’importe quelle famille : elle est vaste, elle est encore près de nous, elle est fantômes d’un temps passé toujours présent… Si j’ai préféré la posture d’une individualité face à la violence du monde dans Vingtièmes siècles, je retrouve tout de même, dans Portraits de famille, ce plaisir procuré par une langue « concassante et concassée », pour reprendre l’expression de Michaux. Cette famille c’est violence de la langue du corps monstrueux; elle est le givre, les neiges, les banquises, tout ce blanc poussant au « branle-bassement » (Ducharme) : une vraie glissade de la famille en traîneau aux portraits effondrés, aux sexes déboîtés, longtemps chutés en silence… Dans ce recueil, c’est l’individu par rapport à la famille, mais c’est tout autant pluriel de l’Être, position indignée d’un je face à ceux qui ont tué « la langue intime » : « c’est tout tué cette histoire-là » (27). En fait, ce sont les « décédés » qui rendent le « cœur illisible », l’intime impossible, comme le cœur enrubanné d’une barrière invisible aux bras de Noël chargés de cadeaux. Mais c’est aussi, et surtout, le cœur comme cœur de la langue, qui pompe les sangs passés, dans un « incendie de langue » (57), à ne trop savoir comment dire la famille, ou soi dans celle-ci. Ce sont des vêtements percés de corps perdus, qui racontent l’enfance de la chute, du catholicisme, du Noël d’antan (intertextualité : des extraits de chansons de Noël se trouvent intégrés aux vers), des péchés inévitables, des sexes gonflés de culpabilité… Ce sont les portraits cumulés du je qui devait, dans ce passé encore trop présent, « être pensé fixé » dans la froidure de la glace folle (52), alors que son sang cherchait le mouvement. Et ce mouvement ne pouvait alors être que celui de la Bête (par opposition au Dieu totalitaire), celui du monstre, encore et encore, orgies d’incendies syntaxiques, pour enfin quitter les disparus qui enferment la pensée, accueillir le mouvement difforme de « la langue de n’importe qui » (62), qui, elle, n’est pas organe fixe, mais plutôt plaisir de tous les sangs dans « l’inachèvement » (26).

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