Le Donjon de Naheulbeuk : la chute de la quête héroïque

John Lang, La Couette de l’Oubli, Paris, J’ai lu (no 9045), 2009 [2008], 384 p.

—, L’Orbe de Xarax, Paris, J’ai lu (no 9502), 2009, 448 p. [Prix Merlin 2010]

Il est écrit dans les tablettes de Skélos que seul un gnome des Forêts du Nord unijambiste dansant à la pleine lune au milieu des douze statuettes de Gladeulfeurha enroulées dans du jambon ouvrira la porte de Zaral Bak et permettra l’accomplissement de la prophétie… (John Lang, « incipit » de l’histoire, format mp3, 2000)

Musicien et auteur, John Lang (1972 — ) élabore une longue saga inspirée des jeux de rôles Donjons & Dragons. Ce qui était au départ un phénomène Internet (capsules en mp3), avec l’aventure humoristique d’une compagnie d’aventuriers loufoques du Donjon de Naheulbeuk, en Terre de Fangh, est rapidement devenu un succès de librairie. L’œuvre de John Lang repose sur quatre supports (un récit fort bien ficelé lorsqu’on considère le nombre de médias utilisés) :

1) Les capsules mp3 : le début de l’histoire

Inspiré par les capsules radiophoniques des Deux minutes du peuple du Québécois François Pérusse, l’auteur démarre, en 2000, un projet singulier et humoristique qui va le mener très loin. Nous fêtons aujourd’hui le dixième anniversaire de cet imaginaire en partageant son œuvre, indiscutablement littéraire et incontournable, un phénomène à découvrir et à étudier.

2) Les albums de musique (CD) : pour élargir l’univers fictionnel en musique

En 2002, suite au succès grandissant des capsules, l’auteur forme le groupe Naheulband, une bande de troubadours à la musique enjouée relatant les hauts faits farfelus de nos « héros », ainsi que les coutumes de la Terre de Fangh, l’univers fictionnel mis de l’avant dans la série. Les albums, intitulés Machins de taverne (2003), À poil dans la forêt (2005) et Le grimoire audio (2008), renforcent le ton humoristique autant qu’ils augmentent notre connaissance de l’univers en élaboration.

3) Les bandes dessinées : pour exacerber un procédé ludique

En 2005, John Lang et Marion Poinsot s’associent pour réaliser des bandes dessinées de la série à partir des capsules mp3 (certaines chansons à répondre sont même mises en images). Cependant, il ne s’agit pas là de « reprendre » l’histoire déjà disponible en mp3, mais plutôt de « poursuivre » le récit déjà amorcé (neuf tomes sont offerts dans les librairies près de chez vous). Ce support offre la possibilité d’exploiter une avenue ludique déjà utilisée par le média radiophonique : l’intertextualité. Si, à certains moments, un Boromir (Tolkien) ou un Harry Potter (Rowling) faisaient irruption dans le récit-mp3, pour ce qui est des bds, le procédé intertextuel se trouve exacerbé avec les images d’arrière-plan. Par exemple, une DoLorean toute bousillée, Marty et Doc de Back to the Futur peuvent se retrouver dans le même univers que les personnages de la Terre de Fangh. De fait, le support multiplie les blagues d’arrière-plan pour les lecteurs qui sauront les décoder, à leur grand plaisir…

4) Les romans : la chute de l’héroïsme comme projet d’ensemble

Décidément, véhiculée par les trois supports précédents, l’histoire (au sens large) du Donjon de Naheulbeuk est loin d’être héroïque. En 2008, John Lang publie le premier roman de la série : La Couette de l’Oubli. Il s’agit d’un ouvrage de plus de 300 pages, adapté des tomes 1-2-3 de la troisième saison en bande dessinée : l’histoire et l’univers fictionnel s’y trouvent joyeusement augmentés et complexifiés.

Avec un malin plaisir évident, un narrateur omniscient présente l’histoire d’aventuriers stéréotypés : le Nain et son déplorable « humour nain », la Magicienne perdue dans ses grimoires, le Ranger pseudo-chef pas très stratégique et quelque peu trouillard, l’Ogre au dialecte saugrenu qui boufferait tout le temps, le Barbare pas très brillant malodorant des pieds, l’Elfe des Bois nunuchement sexy et malhabile de son arc. Ils sont tantôt incompétents, tantôt naïfs, tantôt maladroits, tantôt stupides, tantôt inconscients, mais surtout aux prises avec une fin du monde qu’ils auraient eux-mêmes précipitée sans le savoir :

« En rapportant à leur commanditaire, le sorcier Gontran Théogal, la douzième statuette de Gladeulfeurha, ils ont œuvré à leur insu pour l’avènement de Dlul, le dieu du sommeil et de l’ennui, qui menace d’engloutir le monde dans la Grande Couette de l’Oubli Éternel. »

Les improbables aventuriers sont présentés de manière caricaturale, puis parodiés à la puissance dix. L’univers de Fangh est, comme son nom l’indique, une Terre fangeuse et boueuse, plus crasseuse que glorieuse, sans destin particulier où s’accomplir avec noblesse, un lieu empli d’une bureaucratie crasse; la Caisse des Donjons chapeaute tous les groupes d’aventuriers et les répertorie en leur octroyant des numéros : la Caisse gère les montées de niveaux des aventuriers, les entrées aux divers Donjons, elle distribue des cotes de niveaux aux multiples bâtiments (par exemple, tel Donjon est de niveau 12), etc. Lorsqu’on considère le stéréotype exacerbé dans un méli-mélo bureaucratique, on peut aisément faire un rapprochement entre le projet d’Alexandre Astier, avec sa récente série télévisée Kaamelott, et celui de John Lang. D’une part comme de l’autre, l’humour de la série s’oppose à l’imagerie épique des légendes glorieuses (du Roi Arthur chez Astier; de la noblesse des jeux de rôles Donjons & Dragons chez Lang) pour dévoiler une réalité quotidienne d’une platitude insoupçonnée et truffée de formalités administratives (bye bye la quête légendaire trépidante!) et une incompétence crasse de ces héros (aucun destin exceptionnel auquel se raccrocher). Par ailleurs, tous les procédés humoristiques employés dans l’œuvre de Lang encouragent un déplacement du temps linéaire conventionnel vers une temporalité floue; le hasard joue pour beaucoup dans cette aventure, se substituant alors au destin héroïque traditionnel attendu par les lecteurs. L’habileté discutable de la compagnie d’aventuriers (par exemple, l’elfe tirant malencontreusement une flèche sur l’un de ces coéquipiers) concourt à un temps (et à une quête) toujours instable et sur la corde raide : l’un d’entre eux va-t-il enfin faire foirer la mission? Leur mission étant de réparer leur erreur passée et de sauver le monde, rien de moins…

Un phénomène de société d’une indéniable qualité littéraire qui mérite d’être examiné plus attentivement, le Donjon de Naheulbeuk représente une chute des histoires héroïques traditionnelles avec un humour d’une intelligence renversante, jouant avec la langue (néologismes) afin d’illustrer les réalités du monde représenté, et ce, tout en déconstruisant les lieux communs du genre Donjons & Dragons — et plus largement ceux des légendes et récits conventionnels épiques. Un phénomène dans le monde contemporain de John Lang, car les lecteurs refusent, eux aussi, de se laisser envelopper par le dieu du sommeil et de l’ennui…

Le site officiel de l’auteur : Pen of Chaos

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